« L’Union européenne est le creuset pertinent de notre patriotisme économique »

Entretien avec Dominique Chesneau, co-auteur avec l’économiste Christian de Boissieu

Dominique Chesneau préside TresoriskConseil, société de conseil en financement et gestion de risques financiers. Il est enseignant à HEC, à l’EDHEC et à Paris-Dauphine PSL, membre du Cercle Turgot, et est auteur ou co-auteur de plus d'une dizaine d’ouvrages en économie et en finance.

Publié le 27 janvier 2021.

Retour des frontières, désir des États de recouvrer un peu plus de souveraineté, volonté des opinions publiques de mieux contrôler le destin collectif. Tel est le constat qui a présidé à la rédaction de l’ouvrage collectif « Le patriotisme économique a-t-il un sens aujourd'hui ? ». Entretien avec Dominique Chesneau co-auteur avec l’économiste Christian de Boissieu.

Dominique Chesneau, vous avez participé avec Christian de Boissieu à la coordination et à l’écriture d’un ouvrage sur le patriotisme économique… Pourquoi ce thème ? Et pourquoi maintenant ?

Le projet est né à l’automne 2019 sur la base d’un constat : nous assistons depuis quelques années à un reflux du multilatéralisme. Pour preuve, l’OMC est aujourd’hui bloquée par les Américains et les Chinois et le cycle de DOHA n’est toujours pas bouclé. La mondialisation a laissé place à une volonté de reprise en main de l’économie par les États pour défendre leurs intérêts. Ce qui pose la question de l’échelle pertinente. Faut-il privilégier l’échelon national ou plutôt régional ? Et quel ensemble régional ?

Comment expliquer ce retour des États ?

Peut-être le sentiment de moins bénéficier de la mondialisation et que les gains de pouvoir d’achat liés à des prix bas n’équilibraient plus – au moins pour certains car le point n’est pas vrai pour l’Allemagne, les Pays-Bas, la Corée, etc. – les pertes d’emploi. Il suffit de constater ce qui a prévalu à l’émergence des populistes.

Aux États-Unis, l’élection de Trump en 2016 est le fait des classes moyennes du middle-ouest déclassées – et qui n’ont pas été accompagnées par la mondialisation – et la concurrence des économies émergentes, principalement chinoise. Avec de surcroit le sentiment que les règles en matière de commerce international, voire même de santé – on l’a vu avec l’OMS – ne garantissent plus un équilibre, une équité entre les pays et entre les citoyens. Les États veulent donc reprendre la main en créant de nouveaux rapports de force pour négocier de manière bilatérale et faire valoir leur intérêt et recréer des espaces de croissance durable. Une mise entre parenthèse partielle du multilatéralisme : voilà ce qui est à l’œuvre aujourd’hui. Et si je prends l’exemple des États-Unis, la nouvelle administration Biden n’envoie pas de signes d’assouplissement vis-à-vis de la Chine ni vers l’Europe. Bien au contraire puisque lors de la campagne américaine, il y a eu une forme de consensus sur ce point. Et que les tensions sont nées sous l’administration Obama.

Dans ce mouvement de reflux du multilatéralisme, vous distinguez nationalisme et patriotisme économique…

En effet, ce qui distingue patriotisme et nationalisme est fondamental. Le général de Gaulle considérait que « Le patriotisme, c'est aimer son pays. Le nationalisme, c'est détester celui des autres ».

Le nationalisme conduit au protectionnisme et à la perte de compétitivité en protégeant mais en les appauvrissant à moyen terme, des modèles nationaux et des acteurs obsolètes. Le patriotisme économique c’est un tout autre angle. L’objectif est au-delà de simplement protéger, d’innover pour, dans le concert mondial, faire progresser son pays de manière positive. Le patriotisme, c’est pour soi et avec les autres.

Est-ce à dire que le multilatéralisme n’a plus de perspectives, de légitimité ?

De nombreux sujets dépassent l’intérêt des États pour concerner l’humanité dans son essence pleine et entière. Je pense par exemple au réchauffement climatique et aux pandémies annoncées qui ne connaissent pas de frontières. Le retour des États-Unis dans l’accord de Paris et le rôle de l’OMS pour organiser la distribution de vaccins dans les pays émergents en sont de belles manifestations.

Mais en dehors de ces exemples, le multilatéralisme institutionnalisé et organisé est peu visible voire inefficace et contreproductif. Le G20 devait mondialiser la reprise économique et stabiliser les règlementations pour que la crise de 2008 ne se renouvelle pas. Le résultat a été que chaque État a suivi sa propre feuille de route qui a conduit entre autres à une affaiblissement des banques européennes par rapport à leurs concurrentes américaines et chinoises. Les conséquences sur le financement de la reprise économique sont connues. Et il est à craindre que le scénario se renouvelle après cette pandémie.

Quelle serait la granularité idéale de ce multilatéralisme ? L’État-nation ?

Pour exister dans le concert mondial, il faut une taille critique notamment face à la Chine et aux US pour financer les grands projets d’innovation et mettre à disposition des acteurs un marché permettant les économies d’échelle en matière de formation, de R&D, de fabrication et de distribution. L’Union européenne est naturellement le creuset pertinent du patriotisme économique que nous présentons dans notre ouvrage.

L’impact et les conséquences immédiates de la pandémie et le constat dressé des toutes-puissances américaine et chinoise peuvent constituer notre sputnik moment européen ! Je fais référence au lancement du premier satellite par l’URSS en pleine guerre froide… qui a entrainé une telle prise de conscience et une telle réaction qu’elles ont conduit les Américains sur la Lune avant les Russes !

Le plan de relance européen est de ce point de vue tout à fait intéressant puisqu’il vise à appuyer les secteurs innovants et à préparer l’avenir, avec une stratégie à moyen et long termes. On évoque 750 milliards d’euros pour le plan « Next Generation EU » sur trois à cinq ans s’ajoutant aux financements nationaux. Mais le plan américain de 1900 milliards d’euros est à échéance de 18 mois.

Au-delà des innovations, il est également question de relocalisation…

En effet. La crise joue comme un révélateur des risques et faiblesses d’une délocalisation de pans entiers de secteurs stratégiques, voire de leur perte de contrôle. La notion d’investissement stratégique, créée juridiquement en 2005 pour empêcher une OPA sur Danone par Nestlé a été opportunément élargie dans la loi Pacte.

Quoiqu’il en soit, nous aurons à penser la relocalisation des éléments stratégiques de nombreuses chaines de valeurs dans toutes leurs dimensions, écologique, souveraine et stratégique dans les secteurs de la pharmacie, des micro conducteurs, etc.

Et nous devrons créer une crédibilité durable et mondiale dans les secteurs du numérique à aux piles pour les automobiles, à la pile à hydrogène produit par électrolyse, à l’Intelligence Artificielle, l’ordinateur quantique, etc. Pour gagner, le patriotisme européen est nécessaire. Ce qui n’est pas sans rappeler le patriotisme français du général de Gaulle qui a conduit à Airbus, à Ariane, à Concorde, etc. La volonté doit être présente, l’échelle seule a changé.

 

Dominique Chesneau préside TresoriskConseil, société de conseil en financement et gestion de risques financiers. Il est enseignant à HEC, à l’EDHEC et à Paris-Dauphine PSL, membre du Cercle Turgot, et est auteur ou co-auteur de plus d'une dizaine d’ouvrages en économie et en finance.